Temps de lecture estimé : 6 minutes
Un récit d’Halloween, librement inspiré du quotidien d’un infirmier à domicile.
Je connais le chemin par cœur.
Le portail. L’allée. Les trois marches.
Je frappe deux coups. Comme toujours.
Personne.
Je frappe encore, plus fort. La porte cède sous ma main.
Elle n’était pas fermée.
Ça arrive. Ici, on ne ferme pas toujours.
J’entre.
— Bonjour, c’est Johan !
La télé est allumée. Un jeu, avec des rires en boîte. Des gens applaudissent dans un salon vide. Le fauteuil est vide aussi. Le plaid replié, la télécommande sur l’accoudoir, comme si quelqu’un venait de se lever.
Ou de disparaître.
— C’est Johan ! Vous êtes là ?
Les rires enregistrés répondent à sa place.
Je me dis qu’elle est aux toilettes. À la cave. Dans la salle de bain.
Je me le dis avec une voix très raisonnable.
Mon corps, lui, n’écoute pas.
Je fais du bruit exprès. Je sors mon fameux :
— TOC TOC TOC ! C’est Johan, l’innnnfiiiiirmiiiieerrrr…
Une voix à faire vibrer un sonotone dont les piles sont mortes depuis deux jours.
Je cogne mes clés contre la rampe.
La maison me renvoie l’écho. Et rien d’autre.
— Alors, on se cache ?
Ma voix sonne faux dans la maison. Trop forte. Trop gaie. Je me demande qui d’autre l’entend.
La cuisine. Une tasse sur la table, à moitié pleine. Je touche.
Tiède.
Tiède, ça veut dire quoi ? Dix minutes ? Deux heures ?
Dix minutes, quelqu’un est là.
Deux heures…
Je n’ai pas fini la phrase.
Au-dessus de ma tête, le plancher craque.
Je m’arrête. Je ne respire plus.
Silence.
Une vieille maison, ça travaille. Je le sais. Je le sais très bien.
Je ne bouge pas pendant dix secondes quand même.
Le cagibi, sous l’escalier. La porte est entrouverte.
Dans le noir, deux petits points brillants.
Je recule.
Les points bougent.
Un rat. Un gros. Il me regarde sans bouger, comme si c’était moi l’intrus.
Il n’a pas tort.
La salle de bain, porte ouverte. Je passe devant le miroir en détournant les yeux. On ne sait jamais ce qu’on va y croiser.
La chambre. Le lit est fait.
Ça ne me rassure pas du tout.
Sur la commode, des photos de famille. Des visages qui sourient, qui me regardent. Tous. Même ceux qui ne sont plus là.
Surtout ceux-là.
Il y a des yeux partout dans cette maison. Je ne les avais jamais remarqués.
Et là, les images arrivent. Je ne les ai pas demandées.
Une chute. Une jambe repliée sous elle. Un corps derrière la porte du couloir, celle que je vais ouvrir dans trois secondes. Une main qui dépasse. Des yeux ouverts, fixés au plafond, qui attendent quelqu’un depuis des heures.
Moi.
Je suis infirmier. Je connais la liste.
C’est bien le problème.
J’ouvre la porte du couloir.
Personne. Un manteau accroché, qui se balance doucement. Pas de fenêtre ouverte. Je cherche d’où vient l’air.
Je ne trouve pas.
Mon cœur cogne dans mes oreilles. Mes mains sont glacées.
La porte du fond est ouverte.
Le jardin. Au bout, le cabanon, avec sa porte entrebâillée.
Et sur le fil à linge, un drap.
Gonflé par le vent, il a la forme d’un homme. Presque. Des épaules. Une tête légèrement penchée. Il se balance, et il me regarde sans yeux.
Je le contourne en le gardant dans le coin de l’œil.
On ne sait jamais.

J’y vais.
Évidemment que j’y vais. Quelqu’un doit y aller, et il n’y a que moi.
L’herbe est mouillée. Chaque pas est plus long que le précédent. Derrière moi, la télé rit toujours, de plus en plus loin.
C’est pire.
Dans l’entrebâillement du cabanon, du noir.
Et dans le noir, deux points brillants.
Je pousse la porte. Elle grince. Je m’y attendais. Ça ne m’aide pas.
Un chat jaillit entre mes jambes et file dans l’herbe.
Mon cœur file dans l’autre sens.
Des outils. Des pots. Une odeur de terre. Dans le coin, une bâche posée sur une forme.
Je la soulève.
Un sac de terreau.
Personne.
L’incertitude, c’est parfois pire que ce qu’on redoute de découvrir. Face à une urgence, au moins, je sais quoi faire.
Je reviens vers la maison. Je ne cours pas. J’ai ma dignité. Je marche très vite, comme on marche quand on ne veut surtout pas courir.
La salle à manger. Les chaises bien rangées. La grande table. Une odeur de cire.
Au mur, une tête de sanglier. Empaillée. Des yeux de verre, des défenses jaunies, et un regard qui me suit. Je change de côté. Il me suit encore.
Sur le buffet, une statue des années 60. Une silhouette de plâtre, les bras trop longs, un sourire peint. Je jurerais qu’elle ne regardait pas de mon côté tout à l’heure.
Je m’arrête au milieu de la pièce et je souffle.
Personne. À part le sanglier. Et la statue.
Dans le salon, la télé a fini son jeu. Plus un bruit. Un silence épais, comme si la maison retenait son souffle.
Je pose la main sur le dossier d’une chaise.
Et je sens une présence. Du mouvement.
Quelqu’un est juste derrière moi. Très près. Pas un bruit de pas. Rien. Juste de la chaleur, une odeur de savon, et une voix tremblante, venue d’un autre temps :
— Johan ?
Je hurle.
Un vrai cri. Pas un cri d’infirmier. La chaise valse, j’attrape la table, je me retourne les bras en l’air, prêt à tout.
Elle est là.
Toute petite. En chaussons. Un cabas à la main, une baguette qui dépasse.
— Ben oui, c’est moi ! Qu’est-ce qui vous arrive ?
Elle est rentrée par l’entrée pendant que je fouillais son jardin. Je n’ai pas entendu la porte. Pas entendu ses pas : il y avait la télé, mon cœur, et ses chaussons.
Elle a vu ma voiture. Elle savait que j’étais là. Elle a juste pensé : « Il fait son tour, je pose mes courses. »
— Vous êtes tout pâle, mon pauvre Johan. Je vous fais un café ?
J’ai croisé plusieurs fantômes ce matin-là. Un par pièce.
Aucun n’était vrai.
Un seul m’a fait crier. Et il portait des chaussons.

Je prends sa tension. Parfaite.
La mienne, je préfère ne pas la mesurer.
En sortant, je jette un œil au buffet.
La statue regarde la porte, maintenant.
Je ne lui ai rien demandé.
Demain, je frapperai deux coups. Et si la porte est ouverte, que tout est allumé et que personne ne répond, je ferai le tour de la maison.
Je fais toujours le tour.
⸻
Il n’y avait aucun fantôme dans cette maison.
Pourtant, j’en avais vu partout.
C’est étonnant, tout ce que notre esprit peut inventer lorsqu’il ne sait pas. Il pioche dans nos souvenirs, nos expériences, nos inquiétudes, et fabrique parfois des scénarios plus vrais que nature.
Ce matin-là, le mien avait imaginé une urgence derrière chaque porte.
Pour d’autres, ce sera une araignée, un ascenseur ou une pièce plongée dans le noir.
Personne n’a envoyé de fantôme. On les fabrique tout seuls.
Et vous, quels fantômes votre imagination vous fait-elle parfois rencontrer ?

