Milton Erickson

l’art de garder un regard émerveillé

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Derrière l’hypnose qui porte son nom, une façon singulière d’accompagner : observer, jouer avec les possibilités et laisser une place à la surprise.

Erickson demande un jour à un médecin d’aller s’asseoir dehors et d’observer la pelouse.

Pas quelques secondes. Il doit regarder jusqu’à ce qu’il remarque quelque chose qu’il n’avait jamais vraiment vu.

Le médecin finit par revenir avec plusieurs brins d’herbe.

Il vient de découvrir quelque chose d’extraordinairement banal : ils ne sont pas tous du même vert. Certains sont plus clairs, d’autres plus foncés. Il les classe même par nuances.

Les couleurs étaient là depuis toujours.

Ce qui avait changé, c’était le regard posé dessus.

Cette histoire, rapportée par Sidney Rosen, dit quelque chose de l’homme derrière l’expression « hypnose ericksonienne ». On l’associe volontiers à une hypnose permissive, faite de suggestions et de métaphores. On oublie parfois son goût du jeu, sa curiosité, sa malice.

UN HOMME QUI AVIT APPRIS À OBSERVER

Milton Erickson naît en 1901 dans le Nevada. À dix-sept ans, une poliomyélite le laisse paralysé. Durant sa convalescence, il observe : les gestes, les intonations, les écarts entre ce que les gens disent et ce qu’ils semblent exprimer.

Il deviendra psychiatre, s’installera à Phoenix et participera en 1957 à la fondation de l’American Society of Clinical Hypnosis. Il meurt en 1980, après avoir profondément marqué l’hypnose clinique.

Mais résumer Erickson à une méthode, c’est passer à côté d’une partie de son héritage.

MÊME UN CACTUS PEUT AVOIR QUELQUE CHOSE À RACONTER

Un homme qui boit beaucoup consulte Erickson.

On pourrait imaginer un long échange sur les dangers de l’alcool, la volonté, les bonnes raisons d’arrêter.

Erickson choisit autre chose. Il l’envoie au jardin botanique observer des cactus. Et réfléchir au fait que certaines de ces plantes vivent extrêmement longtemps avec très peu d’eau.

Le rapport avec l’alcoolisme n’a rien d’évident.

C’est justement ce qui rend l’histoire intéressante. Erickson ne livre pas de conclusion prête à l’emploi. Il propose une expérience assez étrange pour provoquer une association, une rupture avec la manière habituelle de penser son problème.

Impossible de réduire un changement aussi complexe à quelques cactus. Mais parfois, plutôt que d’expliquer davantage, on peut créer une expérience.

TRANSFORMER UN COMPLEXE… EN PISTOLET À EAU

Une jeune femme est très complexée par l’espace entre ses deux dents de devant. Elle se trouve peu attirante, et cela pèse sur ses relations.

Erickson ne lui explique pas qu’elle devrait accepter son sourire. Il lui propose d’apprendre à s’en servir : prendre de l’eau dans la bouche et la projeter précisément entre ses dents.

Elle s’entraîne.

Jusqu’au jour où cette compétence trouve un usage particulièrement intéressant, avec un jeune homme qui lui plaît. Elle lui projette de l’eau. Il réagit, le jeu s’installe, et quelque chose change entre eux.

Ce qui n’était qu’un complexe vient de devenir un moment de complicité.

Mieux vaut probablement éviter de transformer tous nos complexes en armes hydrauliques. Mais l’histoire montre jusqu’où peut aller un changement de regard.

Le problème n’avait pas disparu.

Il venait de devenir jouable.

Une jeune femme transforme avec humour ses dents du bonheur en jeu en projetant de l’eau, illustration d’une anecdote de Milton Erickson.

DE LA PEUR À LA CURIOSITÉ

Sa fille Betty Alice raconte qu’avant de partir en Australie, elle était inquiète. Où vivrait-elle, que ferait-elle, qui rencontrerait-elle ?

Son père ne lui dit pas que tout ira bien. Il ne peut pas le savoir.

Il reconnaît les inconnues, puis lui confie qu’il est curieux de découvrir la personne qu’elle deviendra après cette expérience.

La peur ne disparaît pas. Mais une grande partie se transforme en curiosité.

Les inconnues restent les mêmes. Simplement, à côté de « qu’est-ce qui va m’arriver ? », une autre question vient de trouver sa place :

« Qu’est-ce que je vais découvrir ? »

ET EN SÉANCE ?

Une dame vient me voir pour des angoisses. Elles se logent dans le corps : une oppression thoracique permanente, une grosse boule dans la gorge. Le bilan médical n’avait pas retrouvé de cause à ces sensations.

Pendant la séance, elle lâche beaucoup d’émotions.

À la fin, tout a disparu.

Quelques jours plus tard, elle me donne de ses nouvelles. Elle va toujours bien. Elle me dit, presque perplexe :

« C’est vraiment bizarre, ce qui s’est passé en séance. J’arrive plus à retrouver ce que je ressentais avant. C’est complètement parti, ça revient plus. »

Puis elle réalise ce qu’elle est en train de faire.

Elle cherche ses symptômes.

Nous rions aux éclats.

Elle n’est jamais revenue me voir pour cela.

Un vécu n’est pas une promesse : chaque personne, comme chaque séance, est différente. Mais cette scène m’a rappelé l’histoire de l’herbe, à l’envers : ici, c’est ce qu’on voyait tout le temps qu’on n’arrivait plus à retrouver.

Une femme arrivant au travail cherche avec étonnement une sensation d’angoisse disparue après une séance d’hypnose.

POUR ALLER PLUS LOIN

- Sidney Rosen, My Voice Will Go with You: The Teaching Tales of Milton H. Erickson, W. W. Norton, 1982.

- Jay Haley, Uncommon Therapy: The Psychiatric Techniques of Milton H. Erickson, M.D., W. W. Norton, 1973.