Attentes, projections, lectures de pensée… et si une simple question pouvait changer notre façon de communiquer ?
Elle est assise face à moi et, depuis quelques minutes, dresse la liste de tout ce qui ne va plus à la maison.
Son compagnon ne prend aucune initiative.
Les enfants attendent toujours qu’elle leur dise quoi faire.
Personne ne semble voir ce qu’il y a à faire sans qu’elle ait besoin de le demander.
« Si je ne pense pas à tout, personne ne pense à rien. »
Elle est fatiguée. Sincèrement fatiguée.
Et avant de poursuivre, je lui explique qu’il existe une toute petite question que j’utilise souvent dans ce genre de situation.
Une question extrêmement simple.
Nous y reviendrons un peu plus tard.
Car plus elle raconte son quotidien, plus une chose apparaît.
Elle organise les rendez-vous. Elle rappelle les horaires. Elle anticipe les courses. Elle demande qu’on range. Elle précise comment il faut ranger. Elle explique ce qu’il faut faire, quand il faut le faire et parfois même pourquoi il faut le faire ainsi.
Quand quelqu’un commence quelque chose différemment, elle intervient.
Pas par méchanceté.
Pas parce qu’elle pense les autres incapables.
Simplement parce qu’elle sait comment faire. Parce qu’elle veut que tout se passe bien. Parce qu’elle a pris l’habitude d’être celle qui fait avancer la maison.
Puis je demande :
— Et s’ils ne faisaient pas exactement comme vous ?
Elle me regarde quelques secondes.
— Eh bien… ça ne serait pas fait correctement.
Nous sourions.

Parce qu'en une phrase, une partie du problème vient peut-être d’apparaître.
Elle attend que les autres prennent davantage d’initiatives.
Mais elle a également une idée assez précise de ce que devrait être une bonne initiative.
Elle veut qu’ils décident seuls…
à condition, quelque part, qu’ils prennent à peu près la décision qu’elle aurait prise.
Et lorsqu’ils ne le font pas, elle peut facilement interpréter leur comportement.
« Ils s’en moquent. »
« Ils ne voient pas tout ce que je fais. »
« Il pourrait quand même comprendre que c’est important pour moi. »
« Après toutes ces années, il devrait savoir. »
Peut-être.
Mais peut-être aussi que chacun, dans cette maison, a progressivement trouvé sa place.
L’une anticipe.
Les autres attendent.
L’une décide.
Les autres s’adaptent.
Et plus elle prend en charge, moins ils ont besoin de réfléchir à certaines choses.
Puis moins ils prennent d’initiatives, plus elle se sent obligée de prendre en charge.
Une boucle parfaitement efficace.
Et parfaitement épuisante.
Il ne s’agit pas de savoir qui a tort ou raison.
Il ne s’agit pas non plus de remettre en question l’amour qui existe dans cette famille.
Il s’agit simplement de regarder une manière de communiquer qui, au fil du temps, a fini par enfermer chacun dans un rôle.
Car dans ce type de situation, plusieurs mécanismes peuvent finir par se mélanger.
Il y a les attentes.
« J’aimerais qu’il fasse davantage attention à ça. »
Puis parfois la projection.
« Puisque c’est important pour moi, ça devrait l’être pour lui aussi. »
Et enfin ces fameuses lectures de pensée.
« S’il ne le fait pas, c’est qu’il s’en fiche. »
« S’il ne m’appelle pas, c’est qu’il ne pense pas à moi. »
« S’il ne me dit pas qu’il m’aime, c’est qu’il ne m’aime plus. »
Le problème n’est pas toujours ce que l’autre fait.
Le problème peut aussi venir de tout ce que nous ajoutons à ce comportement.
Nos suppositions.
Nos attentes.
Notre manière d’interpréter.
Et parfois même l’idée très précise que nous avons déjà construite de ce que l’autre devrait faire pour que nous soyons satisfaits.
Alors nous travaillons sur quelque chose de beaucoup plus simple que de changer son compagnon ou ses enfants.
Enfin. « Plus simple. » Disons que c’est ce qu’on se répète pour se motiver.
Nous travaillons sur l’espace qu’elle peut leur laisser.
Ne pas rappeler immédiatement.
Ne pas corriger systématiquement.
Accepter que quelque chose puisse être fait autrement.
Exprimer ce qu’elle souhaite sans décider à l’avance de la manière dont l’autre doit y répondre.
Et c’est là que nous ressortons cette fameuse question.
Celle que j’appelle parfois, un peu malicieusement, la question magique.

Comment est-ce que tu peux faire pour que… ?
La différence paraît minuscule.
Mais elle change complètement la position de l’autre.
Au lieu de dire :
« Range ta chambre avant ce soir. »
On peut demander :
« Comment est-ce que tu peux faire pour que ta chambre soit rangée avant ce soir ? »
Au lieu de répéter :
« Fais tes devoirs maintenant, sinon tu vas encore être en retard. »
On peut demander :
« Comment est-ce que tu peux faire pour que tes devoirs soient faits en temps et en heure ? »
Dans un couple :
« Comment est-ce que tu peux faire pour que nous arrivions à dégager un peu de temps pour aller au restaurant en fin de semaine ? »
Ou encore :
« Comment est-ce que tu peux faire pour m’aider à me sentir davantage en confiance dans cette situation ? »
Cette question ne fournit pas la solution.
Et c’est précisément ce qui la rend intéressante.
L’autre doit regarder la situation.
Réfléchir.
Chercher ses propres possibilités.
Proposer quelque chose.
Et parfois même répondre :
« Je ne peux pas comme ça… mais je peux faire autrement. »
À ce moment-là, on n’est plus dans l’ordre et l’obéissance.
On entre dans la recherche de solution.
Et éventuellement dans une véritable négociation.
Bien sûr, aucune phrase n’est magique au sens littéral.
Mais celle-ci possède une qualité précieuse : elle rend à l’autre la possibilité de penser.
Et lorsqu’on a pris l’habitude de tout anticiper pour tout le monde, laisser les autres réfléchir par eux-mêmes peut parfois être l’un des premiers changements à essayer.

