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Josette.
Un prénom ancien devenu presque intemporel.
Pendant des années, elle a animé la vie de la ferme aux côtés de son mari. À eux deux, ils formaient un binôme complémentaire, chacun indispensable au bon fonctionnement de cette vie de travailleurs passionnés.
Une existence active, parfois difficile, mais remplie de fierté, d’indépendance et de décisions prises ensemble.
Puis son mari est décédé, il y a quatre ans.
Du jour au lendemain, Josette s’est retrouvée seule dans cette maison qui abritait leur vie depuis déjà plusieurs années, bien avant l’heure de la retraite.
Un lieu chargé d’habitudes, de souvenirs et d’une vie construite à deux.
Avec le temps, ses difficultés de motricité se sont accentuées. L’entretien de la maison devenait compliqué et, n’ayant jamais conduit, ses déplacements dépendaient de plus en plus des autres.
Depuis un peu plus de six mois, Josette vit dans une résidence autonomie.
Sur le papier, tout semble avoir été prévu pour rompre son isolement.
Elle dispose de son propre appartement. Elle peut recevoir ses proches, organiser ses journées comme elle le souhaite. Les repas peuvent être pris en commun et plusieurs activités sont proposées chaque semaine.
Josette croise du monde.
Elle échange.
Elle participe.
Et pourtant, elle se sent seule.
Depuis son arrivée, une idée revient sans cesse : retourner faire ses courses dans la petite supérette située à 500 mètres de la résidence.
Cinq cents mètres.
Une distance presque insignifiante lorsque l’on peut marcher facilement ou prendre sa voiture.
Une frontière beaucoup plus réelle lorsqu’on ne peut plus la franchir seule en sécurité.
Mais comment savoir ce qui a vraiment du sens pour quelqu’un ?
Dans la relation soignant-soigné, on parle beaucoup d’écoute.
Elle est évidemment essentielle.
Mais avec les années, j’ai aussi pris l’habitude d’orienter volontairement certaines discussions. Parce que si l’on reste uniquement centré sur ce qui ne va pas, la conversation peut finir par tourner autour du même problème, encore et encore.
Alors je pose des questions.
Pas pour détourner la personne de ses difficultés, mais pour aller chercher ailleurs ce qui fait encore partie d’elle.
Avec Josette, la question de l’hypnose ne s’est d’ailleurs jamais vraiment posée.
Je me souviens qu’un jour, pendant un soin, elle m’avait demandé :
— Toi, tu endors les gens ?
J’avais répondu avec l’une de mes petites phrases favorites :
— Oui, tout à fait. Quand vous me voyez, je les pique. Quand vous ne me voyez pas, je les endors.
Elle avait ri.
— Ah oui ? Eh bien ton truc, moi, j’y crois pas. C’est de la comédie !
Puis, toujours sur le même ton :
— Mais quand même… ce qu’on voit à la télévision, là… ils font de la comédie, non ?
— Oui, bien sûr. La plupart sont probablement déjà de très bons acteurs avant même de faire de l’hypnose…
Petite pause.
— Enfin… peut-être qu’ils ne jouent pas du tout. Allez savoir.
On a bien rigolé.
Bien avant d’apprendre l’hypnose, je me suis toujours intéressé aux personnes que je rencontrais.
À leur histoire.
À ce qu’elles savaient faire.
À ce qui les avait rendues fières.
Je commence souvent très simplement :
— Si ce n’est pas indiscret, vous faisiez quoi comme métier ?
Puis je précise :
— Et ce métier, il vous plaisait ?
Lorsque la réponse est oui :
— Et dans tout ce que vous faisiez, qu’est-ce que vous préfériez ? Qu’est-ce qui vous apportait le plus de plaisir ou de fierté ?
Avec Josette, il y avait les poules.
Et, presque naturellement, les pâtisseries.
Toute sa vie, elle avait préparé des tartes, des gaufres, des gâteaux, toutes sortes de recettes qui avaient nourri sa fierté… et apparemment aussi une certaine réputation.
Ses poules, elles, faisaient véritablement partie du décor.
Certaines années, des poussins arrivaient. Elle les choyait, leur préparait au sous-sol un petit cocon bien au chaud et veillait sur eux avec attention.
Entre la ferme, la cuisine, les animaux et tout ce petit monde dont il fallait s’occuper, Josette ne s’ennuyait jamais.
Et sur ce point, je la comprends plutôt bien : j’ai moi-même quatre poulettes auxquelles je suis beaucoup trop attaché.

À partir de là, la conversation change naturellement.
On ne parle plus seulement de ce que la personne a perdu.
On recommence à parler de ce qui l’anime.
Chez Josette, tout s’est joué très vite.
Un sourire lorsqu’elle évoque les pâtisseries qu’elle préparait autrefois.
La tête qui se relève lorsqu’elle pense aux bons ingrédients, à ceux qu’elle choisissait elle-même.
Et, presque aussitôt, le visage qui se ferme à nouveau lorsqu’elle parle du ravitaillement.
Il suffit alors de deux questions supplémentaires.
Et soudain, une possibilité apparaît :
Et si quelqu’un pouvait l’accompagner pour qu’elle retourne choisir elle-même ses ingrédients ?
Moins d’une minute.
Mais quelque chose change.
Une solution commence à se dessiner.
Peut-être même un peu d’espoir.
Après quelques démarches, une aide est mise en place.
Mais pas une aide pour faire les courses à sa place.
Une aide pour l’accompagner faire ses courses.
La différence paraît minime.
Pour Josette, elle ne l’est pas.
Peu à peu, son sourire reprend sa place.
Puis quelque chose d’autre change.
Elle échange davantage avec les autres résidents. Les discussions deviennent plus longues. Les rires reviennent. Des livres circulent d’un appartement à l’autre.
Je la surprends même parfois à blaguer avec ses amies et à éclater de rire avec elles.
Je n’ose pas toujours demander ce qui provoque cette joie.
Et à bien y réfléchir, il vaut parfois mieux ne pas tout savoir…
Son vendredi des courses est devenu un rendez-vous qu’elle attend avec impatience.
Elle choisit ses produits.
Elle retrouve les rayons qu’elle connaît.
Elle décide de ce qu’elle veut acheter.
Josette n’avait pas besoin qu’on ajoute une activité à son emploi du temps.
Elle avait besoin de retrouver quelque chose qui avait du sens pour elle.
La solitude ne vient pas toujours d’un manque de présence
On imagine souvent la solitude comme une absence.
L’absence de visites.
L’absence de famille.
L’absence de personnes autour de soi.
Mais dans les soins infirmiers à domicile, je rencontre régulièrement des personnes qui voient plusieurs intervenants dans une même journée et qui expriment malgré tout un profond sentiment de solitude.
Le problème ne se situe donc pas toujours dans la quantité de contacts.
Il peut être ailleurs.
Dans l’impossibilité d’aller vers la personne que l’on souhaite voir.
Dans la difficulté à décider spontanément d’une sortie.
Dans le fait de devoir organiser longtemps à l’avance ce qui, auparavant, se faisait naturellement.
On peut être entouré et avoir pourtant le sentiment qu’une partie de sa vie relationnelle ne nous appartient plus vraiment.
Quand tout dépend des autres
Faire une course.
Passer voir un proche.
Sortir simplement parce qu’on en a envie.
Tant que tout cela est facile, on n’y pense presque pas.
Puis un jour, il faut demander.
Vérifier si quelqu’un est disponible.
S’adapter à un horaire.
Attendre.
Et parfois renoncer.
Dans certains cas, on ne parle d’ailleurs plus seulement d’un sentiment de solitude, mais d’un isolement très concret.
Dans ma pratique infirmière, il m’arrive de rencontrer des personnes qui n’ont pas pu obtenir leur ravitaillement alimentaire au moment prévu, au point de devoir parfois adapter leur prise en charge, notamment les doses d’insuline, afin d’éviter une hypoglycémie lorsque l’alimentation habituelle ne peut être assurée.
Là, la question dépasse largement le ressenti.
Mais entre cet isolement réel et la personne qui croise du monde toute la journée tout en se sentant seule, il existe de nombreuses situations intermédiaires.
Et dans beaucoup d’entre elles, ce qui s’amenuise progressivement, c’est la possibilité de choisir.
La voiture, symbole d’une liberté ordinaire
La conduite automobile en est probablement l’exemple le plus parlant.
Une voiture ne sert pas uniquement à se déplacer.
Elle permet de décider.
Partir.
Revenir.
Changer de programme.
Passer voir quelqu’un sans avoir à tout organiser.
Mais elle permet aussi de conduire les autres.
Aller chercher un proche.
Emmener un petit-enfant.
Proposer une sortie.
Rendre service.
Dire simplement :
« Je passe te prendre. »
Lorsqu’on ne peut plus conduire, on peut perdre bien davantage qu’un moyen de transport.
On peut perdre une manière d’être actif dans ses relations.
On ne va plus chercher.
On attend que l’on vienne.
On propose moins facilement.
On dépend davantage de la disponibilité des autres.
Et cette perte peut être ressentie très fortement, même lorsque l’entourage reste présent.
« Je me sens seul »… mais de quoi parle-t-on vraiment ?
C’est aussi une question centrale dans les séances d’accompagnement.
Avant de chercher une solution, encore faut-il savoir précisément à quel problème on répond.
« Je me sens seul » peut vouloir dire beaucoup de choses.
Un deuil.
Une perte de liberté.
Un besoin relationnel précis.
Un manque de spontanéité.
Ou tout autre chose.
Et ces situations n’appellent pas les mêmes réponses.
Il n’existe donc pas de solution universelle.
Ce qui a fonctionné pour Josette ne conviendra pas forcément à quelqu’un d’autre.
Chercher ce qui manque vraiment
Josette n’avait pas besoin que l’on remplisse davantage ses journées.
Faire ses courses ne consistait pas seulement à remplir un panier.
C’était sortir.
Choisir.
Décider.
Reprendre possession d’un petit morceau de sa vie.
Cela invite peut-être à poser d’autres questions lorsque quelqu’un dit se sentir seul.
Pas seulement :
« Combien de personnes voyez-vous dans la semaine ? »
Mais :
« Qui avez-vous réellement envie de voir ? »
« Qu’est-ce qui vous manque vraiment aujourd’hui ? »
« Qu’aimeriez-vous pouvoir décider à nouveau par vous-même ? »

Être entouré n’est pas toujours se sentir relié
La solitude ne se mesure probablement pas au nombre de personnes présentes autour de nous.
Elle dépend aussi de la liberté que nous conservons d’aller vers celles qui comptent et de rester acteur de nos propres relations.
Parce qu’au fond, lorsqu’une personne nous dit :
« Je me sens seul. »
La bonne question n’est peut-être pas :
« Comment faire pour qu’elle voie davantage de monde ? »
C’est :
« Qu’est-ce qui lui manque vraiment ? »
Et parfois, la réponse est aussi simple que :
« J’ai envie d’aller là-bas. »
« J’ai envie de voir cette personne. »
Ou encore :
« Viens, je t’emmène. »

