Temps de lecture approximatif : 9 à 10 minutes.
L’hypnose traîne derrière elle quelques clichés particulièrement résistants.
Il y a le regard fixe.
La voix grave.
Le fameux :
— Dormez…
Et, évidemment, la montre.
Une vieille montre à gousset suspendue au bout d’une chaîne, qui oscille lentement devant les yeux d’une victime consentante pendant qu’un hypnotiseur vaguement inquiétant murmure quelque chose à propos de paupières lourdes.
Je n’utilise pas de montre à gousset.
Je possède simplement une montre connectée.
Une montre très ordinaire.
Enfin…
Presque.
Parce que son cadran affiche tout de même le logo Hypnocize, avec une belle spirale colorée occupant une bonne partie de l’écran.
Avec le recul, je dois reconnaître que pour plaider son innocence dans l’histoire qui va suivre, elle ne partait pas avec les meilleures chances.
Ce jour-là, quelques personnes sont réunies pour une Parenthèse hypnotique.
Le principe est simple : découvrir différentes expériences hypnotiques en groupe, tester quelques phénomènes, jouer avec l’attention, les sensations, l’imagination.
Pas de spectacle.
Personne ne doit se mettre à aboyer.
Personne n’oubliera son prénom.
Et, sauf accident pédagogique majeur, personne ne repartira convaincu d’être une courgette.
L’atelier est prévu pour durer une heure.
Je l’annonce.
Une heure.
À ce moment précis, cette information semble parfaitement anodine.
Pour la plupart des participants, elle le restera.
Pour Catherine, elle va devenir le début d’une affaire d’État.
Les premiers exercices se passent tranquillement.
Une main paraît plus légère.
Une autre semble s’alourdir.
Certains découvrent à quel point une sensation peut évoluer simplement parce qu’on lui porte attention.
Puis je propose une expérience plus libre.
Pas de destination imposée.
Pas d’objectif particulier.
Simplement laisser venir ce qui vient.
Et ce jour-là, les imaginaires décident manifestement de faire des heures supplémentaires.
Au moment du débriefing, Paul raconte qu’il s’est retrouvé dans un environnement associé à ses grands-parents.
Une maison.
Une ambiance.
Quelques détails très présents.
Quelque chose de personnel, de touchant.
Nous échangeons brièvement.
Élodie prend ensuite la parole.
Chez elle, aucun grand-parent.
Elle est partie beaucoup plus loin.
Une porte est apparue.
Puis une autre.
Et derrière chacune d’elles, un nouvel univers.
Des décors improbables, des paysages qui n’avaient aucun souci de réalisme, des transitions parfaitement illogiques mais qui, sur le moment, lui semblaient tout à fait naturelles.
À un moment, elle volait.
Évidemment.
Pourquoi prendre l’escalier quand l’inconscient vous fournit gratuitement l’option « déplacement aérien » ?
Sandrine, elle, parle surtout d’une sensation de flottement.
Le corps était toujours sur la chaise, mais quelque chose en elle semblait beaucoup plus loin.
Bref.
Tout se passe normalement.
Enfin, normalement pour une séance d’hypnose.
Puis vient le tour de Catherine.
Je me tourne vers elle.
— Et vous, comment ça s’est passé ?
Elle plisse légèrement les lèvres.
Moue dubitative.
Petit mouvement de tête.
— Bof… moi, ça n’a pas très bien marché.
Ah.
Très bien.
Ça arrive.
Toutes les expériences ne sont pas spectaculaires.
Certaines personnes ressentent peu de choses.
D’autres restent très conscientes de ce qui les entoure.
Il n’y a rien de particulièrement étonnant là-dedans.
Je lui demande donc :
— D’accord. Qu’est-ce qui s’est passé ?
Elle marque une courte pause.
Puis répond :
— J’ai été dérangée par ta montre.
Je regarde mon poignet.
La montre est toujours là.
Elle ne semble pas particulièrement agressive.
Elle n’émet aucun son.
Elle ne vibre pas.
Elle ne projette pas de message subliminal sur les murs.
Cela dit…
Sur son écran, le mot Hypnocize entoure une énorme spirale colorée.
Je dois reconnaître que, visuellement, sa défense devient immédiatement plus compliquée.
— Ma montre ?
— Oui.
Et Catherine commence à raconter.

Avant le début de l’atelier, elle avait regardé l’heure.
Pas discrètement dans un coin de la pièce.
Non.
Directement sur mon poignet.
Et ce qu’elle avait donc vu, c’était l’heure affichée au milieu d’un cadran Hypnocize décoré d’une spirale.
Sobre.
Neutre.
Absolument pas suggestif.
Elle s’était alors rappelé qu’elle avait un rendez-vous à 14 heures.
L’atelier débutait vers 12 h 30.
Il devait durer une heure.
Le trajet jusqu’à son rendez-vous demandait environ dix minutes.
Objectivement, nous étions donc face à une situation d’une banalité absolue.
Fin prévue vers 13 h 30.
Dix minutes de route.
Vingt minutes de marge.
Même en ajoutant un manteau récalcitrant et deux minutes pour retrouver ses clés, l’équilibre général de l’univers ne semblait pas menacé.
Mais le cerveau humain n’est pas toujours sensible aux démonstrations mathématiques.
Catherine s’est donc dit :
Il ne faut surtout pas que je sois en retard.
Et voilà.
Le programme était lancé.
Elle ferme les yeux.
Je commence à guider le groupe.
« Vous pouvez laisser venir ce qui vient… »
Chez Catherine vient immédiatement quelque chose.
La montre.
« Peut-être une image… »
La montre.
« Une sensation… »
L’idée d’être en retard.
« Un souvenir… »
Le rendez-vous.
« Et vous pouvez laisser votre esprit aller là où il souhaite aller… »
Son esprit souhaite manifestement aller se garer devant le lieu du rendez-vous avec une avance confortable.
Au départ, Catherine essaie simplement de chasser cette pensée.
Elle veut profiter.
Se détendre.
Faire comme les autres.
Donc, naturellement, elle se donne une consigne extrêmement efficace :
Ne plus penser à la montre.
Le cerveau reçoit l’ordre.
Il procède alors au contrôle qualité.
« Très bien.
Nous allons vérifier régulièrement que vous ne pensez plus à la montre.
Laquelle, déjà ?
Celle avec la spirale ?
Le logo Hypnocize ?
Celle que vous venez précisément de me demander d’oublier ?
Parfait.
Je m’en occupe. »
Pendant quelques instants, elle parvient pourtant à se détendre.
La respiration ralentit.
Une sensation agréable s’installe.
Elle écoute ma voix.
Puis une petite pensée surgit :
14 heures.
Elle laisse passer.
Retour au calme.
Quelques secondes plus tard :
Dix minutes de trajet.
Très bien.
Respiration.
Détente.
Puis, alors que je propose au groupe de laisser le temps s’écouler doucement, quelque chose se matérialise chez Catherine.
Un sablier.
Un vrai.
Avec, gravé sur le verre, une petite spirale colorée.
Le sable descend.
Elle le regarde descendre.
Elle essaie de ne pas le regarder descendre.
Elle le regarde descendre quand même.
Elle envisage même, un instant, de le retourner mentalement pour gagner du temps.
Stratégie audacieuse, pour quelqu’un censé justement laisser filer le temps.
Et c’est là que sa pensée se met à tourner.
Littéralement.
En spirale.
Comme le logo.
Comme la montre.
Comme, apparemment, tout ce qui lui tombe sous les yeux ce jour-là.
Je ne suis pas certain que ce soit tout à fait l’esprit de l’exercice.
À ce stade du débriefing, quelques sourires apparaissent autour d’elle.
Catherine sourit aussi.
Mais elle insiste :
— Non, mais vraiment, cette montre m’a complètement bloquée.
Et plus elle décrit à quel point elle a été « bloquée », plus son récit devient fascinant.
Parce que la montre a cessé d’être un simple objet.
Elle s’est transformée en présence.
Elle ne voyait plus forcément mon poignet.
Ni même précisément le cadran.
Mais l’heure restait là.
Quelque part.
Avec cette spirale.
Ces chiffres.
Cette idée du temps qui avançait.
À certains moments, elle avait l’impression qu’il devait déjà être beaucoup plus tard.
Puis elle se disait que, finalement, peut-être pas.
Elle tentait alors d’évaluer depuis combien de temps elle avait les yeux fermés.
Exercice particulièrement fiable sous hypnose.
Trois minutes pouvaient lui sembler quinze.
Puis dix minutes disparaissaient sans prévenir.
À un moment, elle acquiert la conviction très précise qu’il doit être environ 13 h 48.
Pourquoi 13 h 48 ?
Mystère.
Le cerveau avait probablement réuni une commission et adopté l’horaire à l’unanimité.
Mais 13 h 48 devient désormais une donnée intérieure presque incontestable.
Et si vraiment il est 13 h 48…
alors il faudrait peut-être ouvrir les yeux.
Sauf qu’ouvrir les yeux maintenant serait dommage.
Donc elle attend.
Mais plus elle attend, plus le risque d’être en retard augmente.
Donc elle devrait ouvrir les yeux.
Mais si elle ouvre les yeux, c’est qu’elle quitte l’expérience.
Elle décide donc de garder les yeux fermés.
Tout en se demandant s’il ne faudrait pas les ouvrir.
Nous assistons désormais à une véritable négociation diplomatique intérieure dont l’enjeu principal consiste à déterminer s’il est raisonnable d’entrouvrir un œil.
Pendant ce temps-là, ailleurs dans la pièce, Élodie traverse probablement une dimension parallèle.
Paul poursuit peut-être une conversation imaginaire avec son grand-père.
Sandrine flotte quelque part à mi-chemin entre son fauteuil et le plafond.
Et Catherine, elle, négocie avec ma montre connectée, décorée d’une spirale Hypnocize.
Chacun son voyage.
Puis elle explique avoir tenté de « lâcher prise ».
Expression curieuse, quand on y pense.
Parce qu’il faudrait déjà avoir prise sur quelque chose pour pouvoir la lâcher.
Or Catherine, à cet instant précis, ne tient rien du tout.
Ni la montre.
Ni le temps.
Ni, à ce stade, grand-chose de l’exercice.
Elle tente quand même.
« Allez.
Je lâche prise. »
Rien ne se passe.
Logique.
On ne lâche pas ce qu’on n’a jamais attrapé.
Alors elle change de méthode.
Elle décide d’attraper d’abord, pour avoir quelque chose à lâcher ensuite.
Elle attrape donc, mentalement, sa montre.
Puis l’heure.
Puis le rendez-vous.
Elle tient fermement les trois.
Parfait.
Elle peut enfin lâcher prise.
Elle ne lâche rien du tout.
Je lui demande finalement :
— Et en dehors de la montre, vous avez ressenti quoi ?
Catherine réfléchit.
— J’étais quand même très détendue.
Ah.
— Et j’entendais beaucoup moins ce qui se passait autour.
Ah.
— Par moments, j’avais l’impression d’être vraiment ailleurs.
Tiens donc.
— Et le temps était bizarre. Je ne savais plus du tout depuis combien de temps on avait commencé.
Intéressant.
Elle ajoute :
— Et puis ta montre… je la voyais presque devant moi alors que j’avais les yeux fermés.
Je la regarde.
— Mais sinon, ça n’a pas marché ?
Petit silence.
Catherine hésite.
— Ben…
Encore quelques secondes.
— Pas comme pour les autres.
Et nous arrivons probablement au cœur de l’histoire.
Catherine s’attendait sans doute à quelque chose de plus spectaculaire : un voyage, un souvenir, un univers inattendu.
Alors que rester longuement absorbée par une représentation intérieure, perdre la notion habituelle du temps, moins entendre ce qui se passe autour et voir presque devant soi un objet absent de son champ visuel…
Ça, manifestement, ne comptait pas.
Parce que cet objet était une montre.
Et qu’elle était particulièrement agaçante.
Finalement, l’atelier dépasse un peu.
Une heure quinze au lieu de l’heure prévue.
Les expériences ont pris leur temps.
Le débriefing aussi.
Et je dois reconnaître que l’enquête sur les activités clandestines de ma montre a considérablement enrichi les débats.
Catherine termine son histoire.
Puis elle se tourne vers moi.
Et pose la seule question qui pouvait raisonnablement conclure cette aventure :
— Au fait… il est quelle heure ?
Je baisse les yeux.
Vers le principal suspect.
Le logo Hypnocize est toujours là.
La spirale aussi.
La montre semble n’éprouver aucun remords.
— 13 h 45.
Catherine calcule.
Rendez-vous à 14 heures.
Dix minutes de trajet.
Ses sourcils se relèvent.
— Ah ben ça va !
Elle rassemble ses affaires.
Enfile son manteau.
Et quitte la pièce parfaitement à l’heure.
Après avoir passé une bonne partie de l’atelier à craindre de ne plus en avoir.

Depuis ce jour, je regarde ma montre avec davantage de méfiance.
Officiellement, elle se contente de donner l’heure.
C’est sa version.
Son avocat soutiendrait probablement qu’elle se trouvait simplement sur mon poignet et qu’aucune preuve matérielle ne démontre son implication.
Je veux bien.
Mais soyons sérieux deux minutes.
Elle affiche Hypnocize.
Elle porte une énorme spirale colorée.
Et une dame vient de passer une bonne partie d’un atelier les yeux fermés à penser à elle.
Dans ces conditions, la présomption d’innocence devient tout de même délicate à défendre.
Alors désormais, lorsqu’à la fin d’une séance quelqu’un me dit :
— Moi, ça n’a pas marché…
Je ne conclus plus rien trop vite.
Je demande simplement :
— D’accord.
Racontez-moi tout ce qui ne s’est pas passé.

