Vous n'êtes pas ce que vous faites

« Je suis anxieux. »

« Je suis timide. »

« Je suis malade. »

« Je suis incapable de dormir. »

« Je suis trop émotif. »


Ces expressions sont tellement courantes que nous ne remarquons plus toujours ce qu'elles impliquent.

La personne ne dit pas simplement qu'elle ressent de l'anxiété dans certaines circonstances. Elle affirme qu'elle est anxieuse. Elle ne décrit plus une difficulté à prendre la parole : elle se définit comme timide.

Un état, une réaction ou un comportement finit alors par se glisser dans l'identité.

En séance, il m'arrive souvent de rappeler une idée toute simple :

« Vous n'êtes pas ce que vous faites. »


Vous pouvez produire une réaction sans être cette réaction. Vous pouvez traverser un état intense sans que celui-ci résume toute votre personnalité.


QUAND LE PROBLÈME OCCUPE TOUTE LA SCÈNE


J'ai souvenir d'une personne qui me raconte une situation professionnelle particulièrement stressante. Au fil du récit, son visage se ferme, sa respiration devient plus courte, sa voix s'accélère. À cet instant précis, je vois effectivement une personne très stressée s'exprimer.

Pourtant, quelques minutes auparavant, cette même personne me parlait de ses vacances. Son visage était détendu, sa voix plus légère. Elle souriait.

Elle n'a évidemment pas changé d'identité entre ces deux moments. Elle s'est simplement connectée à deux expériences intérieures différentes, chacune avec ses propres images, sensations et manières de respirer.


Pendant quelques instants, le stress devient la partie la plus visible de son expérience. Il occupe le devant de la scène, mais il ne représente pas tout ce qu'elle est.

Un nuage peut remplir le champ de vision sans devenir le ciel entier.


QUAND UN ÉTAT DEVIENT UNE ÉTIQUETTE


Les mots que nous employons influencent la manière dont nous percevons ce que nous vivons.


Dire « je ressens de l'anxiété dans cette situation » ne produit pas la même expérience que « je suis anxieux ». Dans le premier cas, l'anxiété apparaît comme un phénomène situé, qui survient à un moment donné et peut évoluer. Dans le second, elle semble définir la personne de manière durable.

Un état peut changer. Une identité paraît beaucoup plus difficile à transformer.

Lorsqu'un symptôme devient une étiquette, chaque nouvelle manifestation semble venir la confirmer. Une hésitation devient une preuve de timidité. Une mauvaise nuit confirme une incapacité à dormir. La difficulté n'occupe plus seulement certains moments : elle commence à organiser le regard que l'on porte sur soi.


LE PROBLÈME ET CE QUE L'ON SE RACONTE À SON SUJET


Une difficulté réelle mérite d'être reconnue. Une douleur reste douloureuse, une séparation peut bouleverser profondément.

À cette première expérience vient cependant souvent s'ajouter une seconde couche : tout ce que la personne finit par se raconter à son sujet.


« Je ne devrais pas ressentir cela. »

« Cela prouve que je suis faible. »

« Je serai toujours comme ça. »

« Puisque je n'ai pas dormi cette nuit, je ne dormirai probablement pas demain non plus. »

La personne ne ressent plus seulement du stress : elle s'inquiète de ressentir du stress. Elle ne traverse plus seulement une mauvaise nuit : elle redoute déjà toutes celles qui vont suivre.

La souffrance ne vient donc pas uniquement de la difficulté elle-même. Elle est alimentée par ce que cette difficulté semble annoncer pour l'avenir, et par l'image qu'elle renvoie de soi.

Le problème peut s'exprimer en quelques minutes. L'histoire construite autour de lui peut poursuivre son chemin toute la journée.


ET SI LE SYMPTÔME AVAIT ESSAYÉ D'AIDER ?


Une réaction inconfortable n'apparaît pas nécessairement pour nuire à la personne.

J'explique souvent en séance que ce que l'inconscient a mis en place représentait probablement la meilleure réponse qu'il avait su trouver avec les informations et les possibilités dont il disposait à ce moment-là. Cette réponse peut aujourd'hui sembler coûteuse ou inadaptée. Elle a pourtant parfois rempli une fonction importante.

Prenons l'exemple d'une personne qui allume une cigarette lorsqu'une émotion de tristesse ou de colère devient trop intense. La cigarette demeure nocive pour le corps. Pourtant, dans l'immédiat, elle permet de quitter la pièce, de créer une pause, de modifier sa respiration, de retrouver un semblant de contrôle. Cette stratégie a peut-être évité que l'émotion prenne une place encore plus importante. En séance, nous pouvons alors aider l'inconscient à integrer d'autres manières de répondre, adaptées aux besoins de la personne et capables de remplir la même fonction de manière plus juste, comme nous verrons plus loin dans l'article.

Derrière une stratégie devenue inconfortable se trouve parfois une intention utile : retrouver du calme, se protéger, prendre de la distance, éviter une souffrance, maintenir un équilibre intérieur.

Le problème ne réside donc pas toujours dans l'objectif poursuivi, mais dans la manière devenue coûteuse de l'atteindre. L'intention peut rester utile alors que la stratégie ne l'est plus.

Un homme sort fumer pour créer une pause et contenir sa colère, tandis qu’une scène imaginaire montre l’explosion émotionnelle ainsi évitée. L’image représente une stratégie nocive qui a néanmoins pu remplir une fonction protectrice.


DE LA LUTTE À LA RECONNAISSANCE


Avant de chercher à faire disparaître une réaction, il peut être intéressant d'adresser une forme de reconnaissance à cette partie de notre esprit qui a tenté de nous aider. Il ne s'agit pas de remercier la cigarette ou l'angoisse pour les désagréments qu'elles provoquent, mais de reconnaître que quelque chose a fait du mieux qu'il pouvait avec les moyens disponibles.

Une personne peut alors commencer à se dire : « Je comprends que cette partie de moi a essayé de m'aider. Elle ne s'y prend simplement plus de la manière la plus adaptée. »

La lutte frontale entretient parfois la tension : plus on refuse de ressentir une émotion, plus on surveille son apparition. La reconnaissance ouvre un autre chemin. Elle ne minimise ni le problème ni ses conséquences ; elle permet de passer du combat intérieur à une forme de coopération.


APPRENDRE À FAIRE AUTREMENT


La séance ne vise pas à supprimer brutalement un symptôme comme on arracherait une pièce défectueuse. Elle aide cette partie inconsciente à découvrir d'autres possibilités.

Comment obtenir une pause sans avoir besoin de fumer ? Comment retrouver un sentiment de sécurité sans déclencher une crise d'angoisse ? Comment exprimer une colère sans exploser ni tout garder à l'intérieur ?

L'objectif utile peut être conservé — se calmer, se protéger, retrouver du contrôle. Seule la manière d'y parvenir a besoin d'évoluer. L'ancienne réponse n'a pas besoin d'être condamnée : elle peut simplement être mise à jour.

Elle peut alors être reconnue pour ce qu'elle a tenté d'accomplir, avant de laisser progressivement d'autres possibilités prendre le relais.


TOURNER LA PAGE


Tourner la page ne demande pas de nier ce qui a été vécu, ni de détester la partie de soi qui a produit ces réactions anciennes. Elles ont parfois protégé, apaisé ou permis de traverser une période difficile avec les moyens disponibles ou adaptés à ce moment-là.

Aujourd'hui, la situation peut être différente. Les ressources ont évolué. Une autre manière de répondre peut se construire.

Il reste alors une phrase simple à adresser à cette partie de soi :

« Je comprends pourquoi tu as fait cela. Tu peux désormais apprendre à faire autrement. »

Un livre ouvert devient un paysage traversé par un chemin qui quitte progressivement l’obscurité pour rejoindre la lumière. L’image symbolise la possibilité de reconnaître les pages précédentes de son histoire avant d’en écrire autrement la suite.

Tourner la page ne consiste pas à arracher les pages précédentes, mais à reconnaître ce qu'elles ont permis avant d'écrire la suite.