Les doutouilles
Quand quelques mots changent l’expérience du soin
Quand j’arrive, Maëlys est dehors avec ses parents.
Elle a treize ans.
C’est une jeune fille toute en longueur, au corps fin, avec cette façon bien à elle de bouger et de s’exprimer qui oblige parfois à prendre un peu plus de temps pour la comprendre.
Les mots sont difficiles à prononcer.
Mais son visage, lui, parle énormément. Un regard, un mouvement de tête, une moue, un sourire : Maëlys sait parfaitement se faire comprendre sans avoir besoin de prononcer un mot.
Et elle comprend tout.
Je suis venu lui retirer des points de suture après une intervention abdominale.
Rien de très extraordinaire dans une journée d’infirmier.
Six fils à couper, six nœuds à retirer.
Sur le papier, quelques minutes devraient suffire.
Maëlys s’allonge sur le canapé.
— De quel côté on met sa tête ? me demandent ses parents.
À gauche. Je suis droitier.
Avant même de commencer, une question flotte assez naturellement autour du soin : comment va-t-on faire pour qu’elle reste suffisamment immobile ?
Maëlys connaît les soins. Probablement bien davantage que beaucoup d’enfants de son âge. Et ses parents les connaissent avec elle.
Alors forcément, on anticipe.
S’il le faut, on pourra la maintenir quelques instants. Non pour la contraindre inutilement, mais pour écourter un geste potentiellement douloureux.
C’est une possibilité.
Pour l’instant, nous n’avons encore rien essayé.
Pendant qu’elle s’installe, je commence simplement à parler avec elle. Je suis content de la rencontrer et je le lui dis.
L’un de ses parents propose de mettre un peu de musique.
— On peut lui mettre du Santa.
Santa ?
Je demande qui c’est, mais je n’entends pas très bien la réponse.
Et mon esprit part tout seul chercher une explication.
Santa…
En plein mois d’août ?
Pourquoi veulent-ils lui mettre de la musique de Noël ?
Une petite plaisanterie me vient immédiatement. Comme je ne suis absolument pas certain d’avoir compris, je la garde prudemment pour moi.
Pour une fois.
Sa maman relève doucement le tee-shirt de Maëlys.
Et immédiatement, une première tension apparaît.
Je la vois dans son corps avant même d’avoir sorti le moindre instrument.
Je découvre les points.
Un sur le flanc gauche, deux plus bas sur le ventre et trois autour du nombril.
Les trois premiers sont légèrement serrés, mais la peau est très saine.
Le nombril, en revanche, me plaît beaucoup moins.
La cicatrisation est acquise, mais la peau est franchement inflammatoire. Rouge, irritée, avec trois fils qui traversent cette petite zone.
Sa maman me le fait remarquer.
Maëlys entend.
— Tout à fait. Mais c’est normal. Dès que les fils seront enlevés, tout va probablement rentrer très vite dans l’ordre.
Je tiens à ce « probablement ». Pas de fausse promesse. Mais puisque Maëlys écoute, autant laisser aussi cette possibilité faire son chemin : les fils vont partir, et les choses pourront rapidement rentrer dans l’ordre.
Au premier coup d’œil, pourtant, je me dis que leur retrait risque de ne pas être très agréable.
Parce que, très souvent, peau inflammatoire égale douleur.
Et Maëlys n’a pas besoin de connaître cette équation.
Elle a déjà peur.
Sa maman tente de la rassurer :
— Ne t’inquiète pas, ça ne va pas faire mal. Ça va juste tirer un petit peu.
Je reprends :
— Moi, je crois plutôt que ça va te faire des chatouilles.
Maëlys m’observe avec un mélange de doute et d’attention.
— Est-ce que ça te dérange si je te fais des chatouilles pour enlever tes fils ?
Elle hésite un peu.
Puis elle me dit non.
J’ai donc l’autorisation.
— Par contre, on va essayer de ne pas faire comme Elmo. Tu connais Elmo ça chatouille ?
Elle secoue la tête.
— Ah bon ? Le « Ooooh noooon… ça chatouiiiiille ! Hahahahaha ! » ?
Toujours non.
— Bon. Je te montrerai après.
Je prépare mon matériel.
Ce jour-là, je travaille à la Bétadine. J’approche doucement le tampon de son ventre.
— Pour commencer, ça va juste être un petit peu froid.
Et là, son corps se met à danser.
Pas vraiment une danse volontaire.
Plutôt celle d’un corps qui anticipe quelque chose et voudrait déjà s’en éloigner.
Les mains bougent, les pieds aussi, tandis que le ventre dessine de petits cercles.
J’approche le tampon.
Je le pose.
Rien.
Alors je fais doucement un petit rond autour des points.
Puis une idée me vient.
— Tiens, regarde bien ce que je vais faire.
Maëlys baisse les yeux vers son ventre.
À côté des fils, sur la peau intacte, je dessine un autre rond avec la Bétadine, puis une grande virgule en dessous.
Sa maman comprend avant elle.
— Oh ! Regarde ! Un visage qui rigole !
Un immense sourire orange vient d’apparaître sur son ventre.
Tout le monde éclate de rire.
Le décor est planté.
Maintenant, il faut enlever le premier fil.
Et ce premier fil, je le choisis.
Je commence toujours par le plus simple. Celui qui me paraît le plus facile à attraper et qui a toutes les chances de partir sans douleur.
Parce que le premier compte.
Il donne déjà au cerveau une idée de ce qui va suivre.
J’approche ma petite pince en plastique.
Et le ventre recommence à danser.
La pince dont je dispose est assez grossière. Elle serre peu et, si le fil est humide, il glisse facilement entre ses mors.
Il faut attraper précisément le petit bout de fil, le soulever suffisamment pour décoller la boucle de la peau, puis glisser la lame dessous et couper au bon endroit sans toucher la chair.
Sur un ventre immobile, rien de très compliqué.
Mais celui de Maëlys dessine à nouveau ses petits cercles.
J’approche.
Il s’éloigne.

Son père me propose gentiment de lui maintenir le bassin.
La solution envisagée avant de commencer est là, disponible.
La solution rapide.
Celle qui arrange bien les personnes pressées, certes, mais pas seulement : quelques secondes désagréables peuvent aussi être préférables à de longues minutes d’appréhension.
Parfois, c’est probablement la bonne solution.
Mais entre-temps, j’ai rencontré Maëlys.
Et j’ai envie d’essayer autre chose.
— Non merci. Ça va aller.
Je me tourne vers elle.
— Dis donc… je vois que ton ventre danse. Et tes bras aussi. Et tes mains aussi.
Elle m’écoute.
— Tu crois que tu pourrais continuer à faire danser tes bras et tes mains… mais endormir ton ventre ? Juste le ventre. Pour qu’il reste parfaitement immobile et que je puisse te chatouiller en enlevant ce petit fil.
Je souris.
— On essaye ?
Elle essaye.
Et son corps change.
Ses bras peuvent encore bouger.
Ses mains aussi.
Mais son ventre ralentit.
Beaucoup.
Je peux enfin attraper le fil.
Il est serré et me donne un peu de travail, mais finit par venir.
— Alors ? Tu as senti quelque chose ?
Elle fait non de la tête.
Je prends un air légèrement soupçonneux.
— Pas de douleur ?
Non.
— Des chatouilles, alors ?
Non plus.
Je réfléchis ostensiblement.
— Attends… Des dou…leurs, non. Des cha…touilles, non… Ah ! Je sais ! Tu as senti de la cha…leur !
Je ne lui laisse même pas le temps de répondre.
— Mais n’importe quoi ! On en a marre de la chaleur !
Nous sommes en pleine canicule.
Tout le monde sourit.
Puis je m’arrête.
— Attends… Ça y est. J’ai trouvé.
Je regarde Maëlys.
— Tu as ressenti des dou…touilles.
Douleurs.
Chatouilles.
Doutouilles.
Un mot qui n’existait pas quelques secondes auparavant.
Cette fois, Maëlys s’immobilise.
Vraiment.
Son visage change. Elle part dans une réflexion qui semble soudain très sérieuse.
Douleur ?
Chatouille ?
Doutouille ?
Je la vois presque scanner ses sensations, chercher à l’intérieur d’elle-même ce que peut bien être cette nouvelle chose qui vient de trouver un nom.
Et pendant qu’elle cherche…
son ventre ne danse plus.
— On peut tester ?
Elle m’observe.
— Allez. On va voir comment ça se passe, les doutouilles.
J’approche mes instruments.
Elle reste presque parfaitement immobile.
J’enlève un deuxième fil.
Puis je lui demande son avis sur les doutouilles.
Ça passe.
Alors nous continuons.
Un troisième.
Je la félicite, nous plaisantons, et ce soin qu’il aurait peut-être fallu expédier devient peu à peu quelque chose auquel Maëlys participe.
Puis nous arrivons aux trois fils que je redoutais depuis le début.
Ceux du nombril.
Ceux qui traversent cette peau rouge et inflammatoire.
J’en attrape un.
Maëlys ne bouge presque pas.
Il disparaît.
Puis un deuxième.
Du coin de l’œil, j’aperçois parfois un petit rictus sur son visage.
Je ne prétends pas qu’elle ne ressent rien.
Mais elle est là.
Avec moi.
Et elle continue.
Troisième.
Terminé.
Plus un seul fil.
Je baisse moi-même son tee-shirt.
Une manière toute simple de lui faire comprendre :
C’est fini.
Et c’est à cet instant que je le vois.
Sur son tee-shirt, il y a une photo.
Maëlys.
Et juste à côté d’elle, une jeune femme blonde.
Au-dessus, un nom :
SANTA.
Ah.
Ce Santa-là.
Pas de bonnet rouge.
Pas de traîneau.
Pas de chansons de Noël.
Je comprends enfin la conversation du début.
Maëlys porte sur elle le souvenir d’un moment un peu hors du temps : celui où elle est allée voir sa chanteuse préférée en concert et a pu la rencontrer.
Et je suis finalement assez fier d’avoir gardé ma plaisanterie de Noël pour moi.
La piscine attend Maëlys, alors je prends encore quelques minutes avec sa maman pour parler pansement, cicatrisation et baignade.
Avec les bonnes précautions, elle pourra retrouver l’eau dès le soir même.
Je pourrais maintenant ranger mon matériel et partir.
Mais j’ai fait une promesse.
Je sors mon téléphone.
— Bon. Maintenant, il faut quand même que je te montre Elmo ça chatouille.
Je trouve une vidéo et la lance.
Maëlys regarde l’écran.
Sa réaction est immédiate.
Un mouvement de recul, accompagné d’un rictus de dégoût absolument magnifique.
Tout le monde éclate de rire.
Verdict sans appel :
Doutouilles : 1.Elmo : 0.
Je range enfin mes affaires.
Six fils.
Une vingtaine de minutes.
Un sourire à la Bétadine, quelques bras qui dansent, un ventre qui apprend à s’immobiliser et un mot qui n’existait pas en arrivant.
Sans oublier un test, mené avec le plus grand sérieux, sur la résistance aux éclats de rire d’intestins fraîchement opérés.
J’aurais pu chercher à rendre ce soin le plus court possible.
J’ai préféré essayer d’en faire une expérience réussie.
Parce qu’avec les enfants, je pense déjà un peu au soin suivant. Chaque geste vécu aujourd’hui peut laisser une trace pour demain. C’est aussi pour cela que je choisis volontiers le premier fil le plus facile : une petite réussite change déjà ce qui vient après.

Regarde. Tu viens de le faire.
Maëlys aurait pu apprendre ce matin-là qu’il fallait l’empêcher de bouger pour pouvoir la soigner.
Elle a découvert qu’elle pouvait faire autrement.
Je ne sais pas si le mot « doutouille » entrera un jour dans le dictionnaire.
J’espère presque que non.
Parce qu’il appartient à cet instant-là. À Maëlys, à son ventre qui dansait, au sourire dessiné à la Bétadine, à ses parents qui riaient autour d’elle. Et à Santa qui attendait patiemment sous son tee-shirt.
Ce matin-là, nous n’avons pas fait disparaître la peur avant de commencer.
Nous avons fait quelque chose avec elle.
Et six fils plus tard, Maëlys pouvait repartir avec ça :
elle avait réussi.
Un petit mot pour Maëlys
️ Depuis l’écriture de cette histoire, les parents de Maëlys ont créé une association pour l’accompagner dans son quotidien.
Son objectif : aider à financer du matériel adapté, des stages de rééducation et différents aménagements qui pourront améliorer son quotidien à la maison.
Alors, si l’histoire des doutouilles vous a touchés et que vous souhaitez découvrir l’association, la soutenir ou simplement partager son aventure, vous pouvez la retrouver ici :
Et à présent, je vous laisse découvrir la suite de l’histoire, contée par Maëlys et ses parents. ❤️

