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LA MOUSTACHE
Voyage au cœur de l’esprit
À peine le passage franchi, la première chose qu’il remarque… c’est sa moustache. Et cela semble le surprendre énormément.
Il la sent sur son visage, presque comme si ce simple détail suffisait à lui faire comprendre que quelque chose est différent.
Autour de lui s’étend un vaste champ.
Sur sa gauche, plusieurs hommes fauchent le blé, dans un mouvement régulier que ponctue le bruit sec des outils coupant les tiges, mêlé au froissement des céréales qui retombent.
Devant lui, plus curieusement, des forgerons travaillent en plein air. À chaque coup de marteau, le fer résonne et ajoute son tintement métallique aux bruits du champ.
Sur sa droite, de puissants chevaux de trait attendent près des ouvriers. Il perçoit leurs mouvements lourds, leurs sabots sur le sol, leur souffle profond.
Et tout autour flotte une odeur particulière. Celle de la terre et des céréales, mêlée à celle des animaux et du travail qui anime le domaine.
Il baisse les yeux.
De grandes bottes de cuir lui remontent presque jusqu’aux genoux. Il porte un pantalon légèrement bouffant et une veste. Mais ce sont surtout ses deux poches latérales qui attirent son attention.
Elles sont pleines de pièces d’or.
Il en sent le poids tirer de chaque côté de ses hanches et, lorsqu’il bouge, les pièces s’entrechoquent dans un léger clinquement métallique.
Peu à peu, une évidence s’impose.
Il est le maître du domaine.
Tous ces gens s’affairent autour de lui. Lorsqu’il croise leurs regards, il n’y lit pas la crainte, mais le respect, la reconnaissance, et même une forme de haute estime. Comme si l’autorité de cet homme allait naturellement de pair avec sa bienveillance.

Après quelques instants, son regard se porte plus loin. Une grande maison se dresse à quelque distance.
Il s’en approche et bientôt plusieurs enfants accourent vers lui.
— Papa ! Papa !
Il les accueille chaleureusement, les embrasse, puis trace sur chacun d’eux un signe de croix. Tout cela lui paraît naturel. Familier. Comme s’il retrouvait simplement sa place.
Puis il aperçoit son épouse.
Elle est enceinte.
Autour de lui, la famille est nombreuse, heureuse, vivante. Il ressent la joie de les retrouver et, en même temps, quelque chose de particulièrement puissant dans son propre corps.
Il se sent incroyablement fort. Solide. En pleine forme.
Une énergie immense semble le traverser et le nourrir.
Puis l’expérience prend soudain une direction inattendue.
C’est comme si une partie de son esprit se libérait complètement de son corps. Cette part de lui-même devient légère. Presque sans poids.
Elle s’élève doucement, prend de la hauteur… jusqu’à ce qu’il se retrouve bientôt face à lui-même.
Comme si un miroir invisible venait soudain de se dresser devant lui.
Pour la première fois, il découvre vraiment son visage.
Il est fin. Ses yeux sont d’un bleu perçant. Une longue barbe fournie encadre ses traits et rejoint cette fameuse moustache qui l’avait tant surpris quelques instants auparavant.
Son corps est robuste, puissant, presque taillé dans le roc.
Et quelque chose d’étrange se produit.
Il a l’impression de faire sa propre connaissance. Comme s’il rencontrait un inconnu qu’il connaissait peut-être très bien.
Il reste encore quelques instants dans cet étonnant face-à-face, profitant de cette légèreté et de ce point de vue inhabituel.
Puis, doucement, il redescend.
Il reprend sa place.
Les sensations redeviennent plus terrestres : la présence de ce corps puissant, le poids des vêtements, celui des pièces contre ses hanches.
Presque aussitôt, quelque chose l’attire dans la direction opposée.
À nouveau, il se déplace. Mais cette fois, il avance sans marcher. Ses pieds ne touchent plus le sol.
La maison s’éloigne. Le champ, les ouvriers, les chevaux et les bruits du domaine disparaissent peu à peu derrière lui.
Le passage réapparaît.
Il s’en approche.
Le franchit.
Elle se retrouve au même endroit qu’un peu plus tôt.
Cet espace étrange, presque intemporel, où s’ouvrent autour d’elle une multitude de portes et de passages.
Des dizaines.
Des centaines.
Peut-être mille.
Elle ?
Jennyfer.
Depuis le début de cette histoire, c’est elle qui vient de vivre chacun de ces instants.
La moustache. Les bottes. Le poids des pièces d’or. La force de ce corps d’homme. Les enfants qui l’appellent « papa ». Cette épouse enceinte.
Et cette rencontre si particulière avec elle-même sous les traits d’un homme qu’elle n’avait jamais vu auparavant.
Jennyfer vient de vivre ce que nous avions choisi, pour cette exploration hypnotique, d’appeler une « vie antérieure ».
Est-ce réellement le souvenir d’une autre existence ?
Je n’en sais rien.
Et ce n’est pas ce que je cherche à établir.
Sous hypnose, l’esprit possède cette capacité étonnante à construire des expériences d’une richesse parfois incroyable. Des images apparaissent, mais aussi des sons, des odeurs, des sensations physiques, des émotions. Une histoire peut progressivement prendre forme et devenir, le temps de quelques respirations, extraordinairement présente.
On peut décider d’y voir un récit entièrement créé par l’imaginaire. Une sorte de rêve éveillé. Une construction symbolique dans laquelle viennent se mêler des souvenirs, des représentations, des croyances et probablement quantité d’autres éléments dont nous ignorons l’origine.
D’autres préféreront peut-être lui donner une autre signification.
Pourquoi faudrait-il absolument choisir ?
Ce qui m’intéresse davantage, c’est ce que cette expérience permet de vivre.
Car Jennyfer n’a pas simplement imaginé un homme fort, bienveillant, respecté et entouré des siens. Elle en a ressenti la force. La vitalité. La solidité.
Elle a découvert ce monde depuis sa place, avant de pouvoir s’en éloigner un instant et se retrouver face à cet inconnu si étrangement familier.
Et l’exploration ne s’arrête pas tout à fait là.
Avant de revenir complètement, Jennyfer découvre que ces innombrables portes restent accessibles.
Elle repart alors avec un précieux cadeau : celui de pouvoir retrouver facilement, chaque fois qu’elle le souhaitera, cet antre aux mille portes et d’en franchir autant qu’elle en aura envie, simplement par curiosité.
Une autre époque ?
Un autre personnage ?
Un autre monde ?
Une autre histoire ?
Peu importe, finalement, que tout cela soit vrai.
Puisque nous savons dès le départ que nous sommes venus explorer l’imaginaire.
Et lorsqu’on accepte de lui laisser suffisamment d’espace, l’esprit trouve parfois une manière bien à lui de nous surprendre.
Il suffit d’ouvrir une porte.

Et, parfois…
de commencer par découvrir qu’on a une moustache.

