Rasta Rockett

Une histoire d’hypnose, de sport et de performances

Il m’a fallu une seule phrase pour comprendre que ce sportif n’avait pas besoin qu’on lui apprenne à gagner.

Il était champion de pétanque.

Il m’a regardé avec beaucoup de sérieux, presque avec agacement contre lui-même, et il m’a dit :

« Je suis champion. À l’entraînement, je réussis tous mes tirs. Mais en compétition, quand je m’apprête à tirer, je me dis que je vais louper. Et je loupe. Après je m’énerve, et ma partie est gâchée. »

Tout était là.

Pas dans un long récit.
Pas dans une analyse compliquée.
Pas dans une théorie sur la performance.

Tout était là, dans cette phrase.

Je suis champion.
Je réussis à l’entraînement.

Puis :

Je vais tirer.
Je me dis que je vais louper.
Je loupe.
Je m’énerve.
Je perds ma partie.

Il ne venait pas de me décrire un manque de compétence.

Il venait de me décrire une programmation.

Et le plus intéressant, c’est qu’il ne semblait pas entendre lui-même ce qu’il était en train de dire.

Comme souvent, quand c’est inconscient.

Je ne suis surtout pas allé toucher à son “je réussis tous mes tirs”.

Je ne sais pas quelles sont les statistiques exactes d’un champion de pétanque. Et honnêtement, ce n’était pas le sujet.

Ce “tous mes tirs” contenait quelque chose de précieux.

Une identité.
Une confiance.
Une expérience.
Une mémoire du geste.

Il savait faire.

Son corps savait.
Son esprit savait aussi.

Mais pas partout.

À l’entraînement, la réussite circulait librement.
En compétition, quelque chose se mettait entre lui et son geste.

Une pensée.
Une image.
Une attente d’échec.
Une tension.
Puis la colère.

Et quand il me disait qu’il s’énervait après avoir loupé, je n’avais pas envie de faire de cette colère le problème principal.

Bien sûr qu’il s’énervait.

Quand on installe intérieurement l’échec juste avant d’agir, puis que l’échec arrive, il y a de quoi être contrarié.

Sa colère n’était pas le départ de l’histoire.

Elle en était la conséquence.

Alors je ne lui ai pas appris à réussir.

Il savait déjà.

Je lui ai plutôt appris à échouer.

Un joueur de pétanque furieux perd l’équilibre sur le terrain et lance des rockettes à la place des boules, illustrant avec humour la colère et la perte de contrôle après un tir raté.

À manquer un tir sans abandonner la partie intérieurement.
À rester présent.
À respirer.
À revenir au geste suivant.
À retrouver en compétition ce qu’il connaissait déjà à l’entraînement.

Parce que c’est parfois là que tout se joue dans le sport.

Pas dans l’absence d’erreur.

Mais dans ce que l’erreur déclenche.

Certains sportifs ne perdent pas seulement un point, un tir, une course, un échange.

Ils se perdent eux-mêmes après.

Ils se parlent mal.
Ils se jugent.
Ils se méprisent.
Ils quittent l’instant.
Ils rejouent l’erreur au lieu de jouer la suite.

Et le corps reste là, sur le terrain, pendant que l’esprit est déjà parti ailleurs.

Dans le passé immédiat.
Dans le jugement.
Dans la honte.
Dans la peur de recommencer.

L’hypnose, dans ce cadre, ne vient pas fabriquer un champion.

Elle vient parfois retrouver celui qui est déjà là, mais qui n’a plus accès à lui-même au moment où il en a besoin.

Elle vient questionner ces phrases intérieures qui passent trop vite.

« Je vais louper. »
« Je perds toujours mes moyens. »
« Je ne suis pas assez bon. »
« Je vais encore avoir mal. »
« Je ne tiendrai pas. »
« Je vais décevoir. »

Ces phrases ont l’air anodines.

Elles ne le sont pas toujours.

Répétées au bon moment, juste avant le geste, elles deviennent parfois des ordres déguisés.

Et le corps, souvent, obéit.

Il se crispe.
Il se protège.
Il ralentit.
Il retient.
Il anticipe la chute avant même d’avoir sauté.

Alors le travail commence là.

Non pas dans une guerre contre soi-même.

Mais dans un retour à soi.

Retrouver le calme qui existe déjà quelque part. La concentration connue dans certains moments. La motivation qui n’a pas disparu, mais qui s’est parfois couverte de fatigue ou de peur. L’endurance qui avance repère après repère. L’explosivité qui demande moins de crispation et plus de disponibilité. La récupération qui permet au corps de redescendre. La confiance qui revient doucement après une blessure. La capacité à écouter une douleur sans lui laisser prendre toute la place.

Le sport est un terrain magnifique pour observer cela.

Je repense souvent à ce champion de pétanque.

Parce que son histoire dit quelque chose de simple et de profond.

Il n’avait pas besoin d’apprendre à tirer.

Il avait besoin de retrouver la partie de lui qui savait tirer, même sous pression.

Nous avons donc travaillé l’ancrage.

Je lui ai donc proposé de revenir intérieurement à l’entraînement, là où le geste était simple, presque évident. Ce moment où il s’apprêtait à tirer et où quelque chose en lui savait déjà réussir.

Nous avons pris le temps de retrouver cet état : le corps prêt, l’esprit disponible, la réussite naturelle. Puis nous l’avons ancré, avant de l’amener progressivement dans le contexte de la compétition, là où l’enjeu, le regard et la pression avaient jusque-là changé la séquence.

L’idée n’était pas de fabriquer une confiance artificielle, mais de transférer en compétition ce qu’il possédait déjà à l’entraînement.

Nous avons aussi intégré l’éventualité d’un tir raté. Non pas comme une catastrophe, mais comme un simple événement dans la partie. Là encore, il pouvait revenir à l’ancrage, retrouver son calme, et reprendre le tir suivant sans laisser l’erreur contaminer la suite.

Peut-être avons-nous, au passage, désactivé quelque chose de l’ancien réflexe : compétition, peur de louper, échec, colère.

C’est parfois cela, un ancrage en hypnose : installer un accès plus simple à une ressource déjà présente, et permettre à un ancien automatisme de perdre doucement son autorité.

Et comme souvent en séance, le travail n’est pas resté exactement là où l’on croyait qu’il allait rester.

Quelque chose d’autre est apparu.

En apparence, cela n’avait rien à voir avec une boule de pétanque.

Sa mère.

Elle était vivante. Il l’aimait. Il ne s’agissait ni de couper, ni d’effacer, ni de fabriquer une rupture là où il y avait de l’amour.

Mais dans son esprit à lui, quelque chose de ce lien semblait encore interférer.

Une petite part importée, ancienne, peut-être utile autrefois, mais qui n’avait plus sa place dans sa manière de jouer, de se juger, de vivre l’échec ou le regard.

Alors nous avons travaillé cela comme une forme de deuil très particulier.

Pas le deuil d’une personne.

Le deuil de ce qui n’avait plus besoin d’être porté.

Laisser partir ce qui était devenu inutile, périmé, encombrant. Et garder ce qui restait précieux, vivant, indispensable.

Parce que l’hypnose ne sert pas toujours à enlever.

Elle sert parfois à trier.

À faire de la place.

Et parfois, dans cet espace libéré, le geste retrouve une simplicité.

Comme si le corps n’avait plus à jouer avec du poids en trop.

C’est aussi cela que j’aime dans ce travail.

On vient pour une performance, une compétition, un blocage. Et parfois, derrière le geste qui coince, il y a une histoire plus ancienne qui demande simplement à être remise à sa juste place.

Pas disséquée.
Pas dramatisée.
Juste reconnue.

Puis laissée à l’endroit où elle devient moins lourde.

L’hypnose ne remplace pas l’entraînement, la technique ou un suivi médical quand il est nécessaire. Elle ne fait pas pousser les muscles pendant qu’on dort sur un fauteuil.

Ce qui est dommage, reconnaissons-le.

Mais elle peut accompagner ce moment très particulier où un sportif cesse de lutter contre lui-même.

Mais elle peut accompagner ce moment très particulier où le sportif cesse de lutter contre lui-même et retrouve un accès plus libre à ce qu’il sait déjà faire.

C’est peut-être là que tout se joue : dans cet espace très court entre ce qui vient de se passer… et ce que l’on choisit d’en faire.

Et si cette histoire parle de pétanque, elle ne parle évidemment pas seulement de pétanque.

Elle pourrait aussi parler d’un saut à franchir, d’un ballon à envoyer au fond d’un but, d’un revers à lâcher au bon moment, d’une ligne d’arrivée à traverser. Chaque sport a ses gestes, ses exigences, ses rythmes, ses peurs… et parfois ses petites rockettes intérieures prêtes à partir dans tous les sens.

L’hypnose peut accompagner la performance, bien sûr. Mais aussi le plaisir de pratiquer, la motivation, la récupération, la confiance, la concentration, cette manière plus libre d’habiter son geste.

Parce qu’au fond, il ne s’agit pas seulement de faire plus fort, plus vite ou plus loin. Il s’agit aussi de retrouver ce qui permet de jouer, courir, sauter, tirer, lancer ou recommencer avec quelque chose de plus juste à l’intérieur.

Un même sportif apparaît en situation de réussite dans plusieurs disciplines — pétanque, saut en hauteur, handball, tennis et sprint — pour évoquer les possibilités de l’hypnose dans le sport, la confiance et la performance.

Et si, au passage, quelques rockettes restent au sol au lieu de partir dans tous les sens, c’est déjà une belle victoire.