Mourir de rire est bon pour la santé

L'humour dans les soins

L’humour dans les soins


Dans les soins, l’humour peut sembler accessoire. Pourtant, bien utilisé, il peut devenir un véritable soutien relationnel. Il ne sert ni à nier la douleur, ni à contourner l’émotion, ni à banaliser ce qui est difficile. Il permet plutôt d’introduire, au bon moment, un peu de légèreté dans un contexte parfois tendu, inconfortable ou anxiogène.


L’humour peut détendre, humaniser, créer du lien et parfois offrir un peu d’air là où tout semblait crispé. Lorsqu’il trouve sa juste place, il participe pleinement à la qualité de la rencontre.


Ce qu’est précisément l’humour dans les soins


L’humour dans les soins est une manière d’introduire du décalage, un sourire, un amusement ou une forme de légèreté dans la relation de soin, sans jamais perdre le respect de la personne ni de ce qu’elle traverse.

Il ne s’agit pas de faire rire à tout prix. Il ne s’agit pas non plus de jouer un personnage. Il s’agit plutôt d’un art du bon moment : sentir quand une touche d’humour peut apaiser, rapprocher ou ouvrir une parenthèse joyeuse.

Utilisé avec finesse, l’humour ne retire rien au sérieux du soin. Au contraire, il peut soutenir la qualité de présence. Il rappelle que, même dans un moment difficile, il reste parfois possible de respirer un peu, de sourire, et de ne pas se réduire uniquement à la douleur, au symptôme ou à la peur.


Les différentes formes d’humour dans les soins


Dans les soins, l’humour peut prendre plusieurs formes. Certaines passent par une blague, d’autres par une question, une devinette, une rupture, une mise en scène ou simplement une façon de parler. Ce qui compte surtout, c’est la manière dont il surgit dans la relation.


Les blagues ou histoires drôles standard


Ce sont des traits d’humour simples, légers, sans agressivité. Ils peuvent surgir dans un échange banal du quotidien et suffire à détendre l’atmosphère.


Par exemple :

— Bonjour, comment ça va ? Vous avez bien dormi ?

— Oh non, plutôt mal. Je me suis réveillé plein de fois.

— Ah zut alors… Tiens, d’ailleurs, en voyant votre lit, ça me fait penser à l’histoire du lit vertical. Vous connaissez ?

— Non…

— Eh bien, c’est une histoire à dormir debout !


Dans ce registre, il peut aussi s’agir d’une chute très brève :


— Vous prendriez bien un petit café ?

— Oh non merci, aujourd’hui, comme d’habitude, je prendrai juste un peu de poudre…

— De la poudre ?

— Oui… de la poudre d’escampette !


Ce type d’humour, simple et accessible, suffit parfois à faire naître un sourire dans un moment ordinaire.


Les blagues ou histoires drôles reliées au thème du moment


Ici, l’humour s’appuie sur le sujet en cours, sur l’actualité, sur une saison, ou sur un événement partagé. Cela peut être particulièrement efficace, parce que la blague vient éclairer le thème du moment tout en le rendant plus simple, plus proche et plus humain.


Par exemple, lors d’un grand événement sportif, il peut être amusant de raconter une histoire de sportif. Lorsqu’une actualité politique occupe beaucoup l’espace médiatique, une petite histoire politique, à condition qu’elle reste légère et ne prenne parti pour personne, peut aussi créer un sourire. À Halloween, à Noël, ou à d’autres moments marquants de l’année, il est possible de jouer avec des histoires de monstres, de cadeaux qui tournent mal, ou de situations complètement improbables.

Le top du top, c’est parfois d’inventer une histoire totalement abracadabrante en lien avec l’actualité du moment, surtout autour du premier avril. Et là, plus c’est gros, mieux ça passe.


Par exemple, une année, j’ai inventé que le pape avait décidé de décaler le vendredi saint au mardi, jour où les catholiques préféreraient désormais manger du poisson. Et cela commençait justement ce jour même, un mardi, aujoud'hui mardi 1er avril… cela devenait donc officiellement un jour pour manger du poisson (d’avril).


Ce type d’humour montre bien à quel point un thème partagé peut devenir un support de complicité. Dans un autre registre, il m’arrive aussi d’utiliser ce procédé lorsque je parle d’hypnose.


Ex. : Une femme termine sa première séance d’hypnose. En réalité, la séance s’est presque entièrement passée en échange et en questionnement. À la fin, l’hypnotiseur lui dit :

« Très bien, on va s’arrêter là pour aujourd’hui, et la semaine prochaine, on parlera avec l’inconscient. »

Et la dame répond :

« Ah oui ? Mais je ne suis pas sûre que mon mari veuille venir. »


Ce type d’histoire légère peut dédramatiser le sujet, rendre l’hypnose plus accessible, et alleger certaines idées reçues.


Les jeux de mots


Les jeux de mots sont une forme d’humour rapide, légère, souvent peu intrusive. Ils n’ont pas besoin d’être brillants pour fonctionner. Parfois, leur côté volontairement simple ou un peu absurde fait justement partie de leur charme.


J’aime d’ailleurs dire :

« J’adore les jeux de mots laids pour les gens bêtes. »

Ce genre de formule n’a rien de profond, mais il donne le ton. Il montre qu’un humour léger peut exister sans prétention, simplement pour provoquer un sourire.


Les devinettes

Les devinettes introduisent du jeu dans la relation. Elles sollicitent l’attention, déplacent le regard, et peuvent détourner un instant l’esprit d’une tension ou d’une anticipation désagréable.


Par exemple :

« Un bûcheron a sept filles. Chacune de ses filles a un frère. Combien le bûcheron a-t-il d’enfants en tout ? »

La formulation pousse facilement à répondre 14. Et si la personne donne cette réponse, je peux alors dire avec le sourire :

« Ah bon ? Il me semblait avoir dit un bûcheron, pas un lapin ! »

Puis je relance :

« Alors, combien d’enfants ? »

La bonne réponse est 8 : les sept filles ont toutes le même frère.


Il y a aussi le fameux :

« Banane, ça commence par un b, n’est-ce pas ? Et normalement, ça commence par un n, vous êtes d’accord ? (Vous l’avez ?) »


Ce type de formule joue sur la confusion immédiate créée par la phrase elle-même. Elle surprend, fait hésiter, puis provoque souvent un sourire quand le décalage est compris. On entre alors dans un petit jeu mental, avec une confusion volontaire suivie d’un rebond humoristique. C’est une manière simple de remettre du mouvement dans l’échange, tout en stimulant la reflexion et les capacités de la personne. Derriere cela j'en profite parfois aussi pour valoriser certaines personnes agées .


Les pitreries


Les pitreries passent davantage par le corps, le geste, la mise en scène, le rythme ou un petit effet théâtral. Elles demandent souvent une relation déjà installée.

Il m’est arrivé d’arriver en retard pour un soin et de devoir expliquer rapidement la situation. Avec certaines personnes que je vois plusieurs fois dans la journée, je peux parfois utiliser une petite pitrerie pour alléger le moment.


Par exemple, je demande :

« Vous connaissez le coup du courant d’air ? »

La personne répond :

« Non… »

Alors je fais mine de tourner sur moi-même en imitant le bruit d’un courant d’air, puis je lance :

« Tel un courant d’air, je suis apparu… et à présent, je disparais. À tout à l’heure ! »


Dans ce type de situation, la pitrerie permet de dédramatiser un retard, de maintenir le lien et de faire sourire.


Illustration humoristique d’un soin à domicile : un soignant en tenue civile disparaît comme un courant d’air, tandis qu’une personne âgée reste figée, surprise, dans son fauteuil.

L’humour de situation, de renversement et de complicité


Il arrive aussi que l’humour naisse directement d’une remarque, d’une situation concrète, ou simplement d’une façon de parler. Dans ce cas, il prend souvent la forme d’un renversement, d’une question complice, ou d’un petit décalage qui allège immédiatement l’échange.


Par exemple :


— Tiens ! Regardez, la dernière fois, vous m’avez fait un bleu !

— Ah mais pas du tout ! Ce n’est pas moi, c’est vous. Vous avez placé un tout petit vaisseau exactement là où j’ai passé mon aiguille. C’est ça qui a fui. C’est un monde, ça ! Les gens mettent des petits vaisseaux n’importe où maintenant, et voilà le résultat…


Ici, l’humour consiste à renverser la responsabilité de manière clairement absurde. Cela permet de faire sourire tout en maintenant une relation vivante et détendue.


Il existe aussi des formes d’humour très simples, presque discrètes, qui passent par une manière de poser une question plutôt que par une vraie blague. Par exemple, il m’arrive souvent de dire :


— Bonjour Madame, comment allez-vous ? Vous avez bien dormi ?

— Oui merci, ça va, j’ai bien dormi.

— Et comment ça s’est passé depuis qu’on s’est vus il y a deux jours ? Vous avez été sage ?


Cette simple question provoque souvent un rire ou un sourire. Elle crée une complicité immédiate et donne à la relation une tonalité plus chaleureuse et plus humaine.


Les ruptures


La rupture humoristique consiste à casser soudainement le déroulé attendu d’une situation. Elle crée un effet de surprise qui peut interrompre brièvement l’anticipation anxieuse ou le sérieux trop installé du moment.


Avec une personne légèrement stressée mais que je connais bien, juste avant une prise de sang, si elle me demande :

« Voulez-vous que j’allume la lumière ? »

je réponds :

« Oh non merci, ce n’est pas la peine, depuis le temps, vous me connaissez… Vous savez bien que moi aussi j’ai peur des aiguilles, et que du coup, quand je pique, je ferme les yeux… donc pas besoin de lumière. »


Pendant une fraction de seconde, le cadre bascule. L’absurdité crée une surprise, puis un relâchement. Cette forme d’humour peut être très efficace, mais elle exige une vraie sécurité relationnelle pour ne pas être prise au premier degré.


Les opportunités de s’en servir


L’humour peut trouver sa place à plusieurs moments du soin.


Il peut aider à relacher une tension, favoriser l’alliance relationnelle, alléger un moment d’attente ou de transition, et parfois déplacer brièvement l’attention lorsqu’elle est entièrement captée par la peur ou l’inconfort.

Un sourire partagé rappelle qu’au-delà des rôles, il y a deux êtres humains en présence. La relation devient alors plus simple, plus chaleureuse, parfois plus soutenante aussi.

L’humour peut également être utile au moment d’un geste redouté, d’un départ précipité, ou lorsqu’une personne s’enferme dans une anticipation anxieuse. Dans ces moments-là, un décalage bien choisi peut changer la tonalité de l’instant.


Les limites

L’humour à tout prix n’a pas sa place dans les soins. Il ne devient juste que lorsqu’il est ajusté à la personne, au moment et au contexte.

La première limite, c’est l’état de la personne. Quelqu’un de très douloureux, sidéré, épuisé, en colère, en deuil immédiat ou profondément anxieux n’est pas toujours disponible pour l’humour.

La deuxième limite, c’est le moment. Une bonne blague au mauvais instant devient une maladresse. L’humour demande un vrai sens du timing.

Il faut aussi tenir compte de la personnalité, de l’histoire et de la culture de chacun. Ce qui détend une personne peut gêner une autre. Ce qui fait rire l’un peut être vécu comme déplacé par l’autre.

Autre vigilance importante : l’humour ne doit jamais servir à éviter l’émotion, à fuir l’inconfort du soignant, ou à contourner une difficulté. S’il devient une manière de ne pas accueillir ce qui se passe vraiment, il perd sa valeur relationnelle.

Enfin, certaines formes d’humour ont peu ou pas de place dans le soin : l’ironie, le sarcasme, la moquerie, l’humour humiliant, agressif ou ambigu. Dès qu’il y a un risque d’abîmer la dignité de la personne, mieux vaut s’abstenir.


Savoir aussi ne pas faire d’humour


L’humour dans les soins ne consiste pas à plaisanter systématiquement. Il suppose au contraire de sentir quand il peut aider… et quand il ne serait pas bienvenu.


Une patiente que je vois régulièrement, et avec qui j’ai l’habitude d’échanger sur un mode assez léger, a traversé une période très difficile à la fin de l’année dernière. Son père a eu de graves problèmes de santé, puis il est décédé.


Lorsque je l’ai revue quelque temps plus tard pour des soins, elle m’a dit :


— Ah oui, au fait, je voulais te dire merci pour ce que tu as fait.

— Tiens ? Qu’est-ce que j’ai fait encore ? ai-je répondu en souriant.

— Eh bien, les dernières fois quand tu es venu, tu as vraiment été un bon soutien pour moi. D’ailleurs, tu n’as raconté aucune blague, et merci pour ça. Je pense que ça n’aurait pas été bienvenu. Merci pour ton attitude professionnelle. Alors, qu’est-ce que tu racontes aujourd’hui ? ajouta-t-elle avec un petit sourire.


Ce témoignage m’a beaucoup touché. Pour moi, cela allait de soi : dans ce moment-là, l’essentiel était simplement d’être présent de façon ajustée.


Cet exemple rappelle quelque chose d'important : bien utiliser l’humour, ce n’est pas seulement savoir en faire. C’est aussi savoir s’en abstenir lorsque la personne a d’abord besoin d’être rejointe dans ce qu’elle traverse.


Les effets de l’humour


L’humour peut déclencher un rire franc, un simple sourire, ou parfois seulement une détente intérieure à peine visible. Mais même discret, il peut avoir des effets réels.


Sur le plan émotionnel, il active souvent une émotion de joie. Cette joie n’efface pas ce qui est difficile, mais elle vient momentanément contrebalancer la tension, la peur ou la lassitude.

Sur le plan corporel et physiologique, le rire engage le corps tout entier. Il modifie la respiration, relâche certaines tensions musculaires et s’accompagne de réactions neurophysiologiques et hormonales qui participent à une sensation de bien-être. Sans tout résoudre, il peut laisser une impression très concrète de détente et de décrispation.

Sur le plan relationnel, l’humour peut renforcer le sentiment de proximité et de confiance. Il rend la rencontre plus simple, plus chaleureuse et plus humaine.

Sur le plan psychique, il introduit du décalage, assouplit parfois l’expérience du moment et remet un peu de mouvement là où tout semblait figé.

Sur le plan alimentaire, l’humour permettrait presque de recharger en protéines, puisqu’une minute de fou rire correspondrait à manger un steak. Ce point reste toutefois à manier avec prudence en cas de régime végétarien.


Non… le dernier point était une blague.


Humour et hypnose : désamorcer les peurs fréquentes


Dans l’hypnose, l’humour peut être particulièrement précieux pour alléger certaines peurs très fréquentes. Beaucoup de personnes arrivent avec des représentations impressionnantes ou erronées : peur de ne pas se réveiller, peur de perdre le contrôle, peur de dire ou de faire n’importe quoi.

Une réponse uniquement technique peut suffire, bien sûr. Mais parfois, une touche d’humour permet d’abord de dégonfler la peur, avant de revenir à une explication plus sérieuse.


Par exemple, lorsqu’une personne me dit :


— L’hypnose, ça me fait un peu peur… J’ai vraiment peur de ne pas me réveiller.


Je peux parfois répondre sur un ton léger :

— Ah oui, vous avez raison… D’ailleurs, il y a encore trois ou quatre personnes dans mon cabinet qui dorment depuis trois jours. Elles vont bien, mais ça commence à faire un sacré bout de temps qu’elles y sont !


L’absurde crée ici une rupture qui désamorce immédiatement la représentation anxieuse.


Une autre crainte fréquente concerne la peur de perdre le contrôle :

— J’ai peur que l’hypnose me fasse dire ou faire n’importe quoi…


Je peux alors répondre :

— Oui, c’est tout à fait possible… C’est d’ailleurs ce qui se passe en hypnose de spectacle pour faire rire. En hypnose thérapeutique, en revanche, on utilise des mécanismes comparables pour aider la personne à avancer vers ses propres objectifs. Après… si faire la poule peut vraiment vous aider à atteindre les vôtres, je veux bien aller dans ce sens. Vous en pensez quoi ?


Ici encore, l’humour permet à la fois de reconnaître la représentation de départ, de la dédramatiser, puis de revenir à une explication plus juste.

Dans ce cadre, l’humour ne remplace pas l’information. Il ouvre simplement une voie plus souple pour y accéder.


En conclusion


L’humour dans les soins n’est ni une recette, ni une technique à appliquer mécaniquement. C’est une possibilité relationnelle. Utilisé avec tact et présence, il peut soutenir la rencontre, apaiser certaines tensions et redonner un peu d’air dans des moments parfois lourds.


Il ne remplace ni l’écoute, ni le respect du vécu de l’autre. Mais il peut en être un précieux complément, à condition d’être juste, mesuré et profondément humain.

Peut-être que l’humour, quand il est bien employé, ne soigne pas à lui seul, mais il aide parfois à mieux traverser ce qui est à vivre. Il remet un peu de chaleur, de mouvement et d’humanité là où tout risquait de devenir trop lourd.


Et finalement, tout cela me fait penser à un virus très contagieux. Un vieux virus, qui se transmet plus vite qu’une traînée de poudre. D’après mes connaissances, il est totalement inoffensif pour la santé, mais lorsqu’une personne l’attrape, il se propage presque instantanément à celles et ceux qui se trouvent à proximité.


Ce virus s’appelle : le rire.


Ouh là… je crois que je l’ai attrapé.

Comment ? Vous aussi ?

Attention… tout le monde est contaminéééééé !


Illustration d’un rire contagieux : une famille et des spectateurs éclatent de rire devant un spectacle de clowns de rue, symbole de la joie partagée et du virus du rire.

Et vous, quelle place laissez-vous à l’humour dans la relation de soin ?